Rendre visibles les contributions des sciences humaines et sociales
Une édition critique, une enquête de terrain ou une histoire locale peuvent apporter beaucoup sans entrer facilement dans un palmarès. Les rendre visibles demande de décrire une contribution et son usage, pas de lui inventer un rendement immédiat.
Choisir le bon objet à décrire
Lorsqu’une équipe explique son travail, elle commence souvent par une liste de publications. Cette liste est nécessaire, mais elle ne dit pas toujours ce que ces travaux rendent possible. Un corpus peut réunir des documents dispersés ; une enquête peut rendre compréhensibles des pratiques jusque-là décrites de l’extérieur ; une analyse conceptuelle peut modifier la façon de poser une question publique.
Le rapport de Hugues Jeannerat et de ses collègues sur l’apport des sciences humaines et sociales à l’innovation en Suisse examine un champ qui dépasse l’innovation technique. Pour présenter un projet particulier, il reste toutefois nécessaire de montrer sa contribution propre. L’importance d’une discipline n’établit pas à elle seule l’effet d’une étude.
Une première phrase utile prend cette forme : « Ce travail permet de mieux comprendre, comparer ou documenter… ». Le verbe oblige à nommer le service scientifique rendu. Il laisse une place aux résultats dont l’usage n’est pas encore connu.
Passer d’une production à une trace d’usage
| Production | Contribution possible | Trace à rechercher |
|---|---|---|
| Corpus ou édition critique | Rendre des sources repérables et comparables | Réutilisation documentée, références aux objets, nouvelles questions étudiées |
| Enquête qualitative | Éclairer des expériences et des mécanismes | Discussion des résultats par les personnes concernées ou dans une autre recherche |
| Synthèse historique | Replacer un débat dans sa durée | Usages pédagogiques ou travail ultérieur s’appuyant explicitement sur la synthèse |
| Outil d’analyse | Permettre un travail auparavant difficile | Documentation, adaptations et retours d’usage |
Ce tableau propose des pistes, pas une échelle universelle. Une consultation publique ou un téléchargement ne prouve pas qu’une décision a changé. Une citation ne dit pas non plus si le travail est confirmé, critiqué ou simplement mentionné.
Compter aussi le travail qui rend la recherche possible
La constitution et l’entretien des ressources demandent des choix savants : décrire un document, conserver son contexte, relier plusieurs versions, expliquer une incertitude de datation. Ces activités peuvent disparaître derrière l’interface finale alors qu’elles conditionnent la qualité de la recherche qui suivra.
La mission de DaSCH, le centre suisse de données et de services pour les sciences humaines, comprend notamment la conservation de données, leur accès durable et la citation précise des objets. Cet exemple montre pourquoi « mettre des fichiers en ligne » décrit mal le travail d’une infrastructure. L’intérêt scientifique tient aussi à la possibilité de retrouver une source et de comprendre comment elle a été décrite.
Dans un rapport de projet, séparons donc la création de la ressource, sa maintenance et son exploitation. Cela permet de reconnaître des contributions différentes sans compter trois fois le même résultat.
Un exemple de récit proportionné aux preuves
Voici un cas fictif. Une équipe prépare une édition numérique de lettres anciennes. Elle fournit des transcriptions, identifie les personnes citées et documente les passages illisibles. Deux enseignants utilisent ensuite une sélection dans leur cours.
Une description précise serait : « L’édition permet de consulter et de citer ce corpus ; deux usages pédagogiques sont documentés. » Affirmer qu’elle a transformé l’enseignement de l’histoire serait prématuré. Pour défendre cette seconde proposition, il faudrait étudier ce qui a changé dans les pratiques et examiner d’autres explications possibles.
Cette prudence n’affaiblit pas le projet. Elle distingue une contribution démontrée d’un potentiel encore à explorer. Elle protège aussi les partenaires extérieurs contre leur transformation involontaire en témoignages publicitaires.
Une fiche de contribution en six questions
- Quelle question de recherche ? Décrire ce que le projet cherchait à comprendre, sans commencer par son budget.
- Quel apport identifiable ? Nommer la connaissance, la méthode ou la ressource produite.
- Pour quels lecteurs ou utilisateurs ? Distinguer communauté scientifique, enseignement et publics extérieurs.
- Quelles traces ? Conserver des références, dates et exemples vérifiables plutôt qu’un total isolé.
- Quelles limites d’attribution ? Expliquer les autres contributions et les effets qui restent hypothétiques.
- Quelle suite ? Prévoir conservation, traduction, documentation ou nouvelle enquête selon le besoin.
Cette fiche peut compléter une bibliographie. Elle ne remplace ni la discussion scientifique ni le temps long nécessaire à certains travaux. Elle aide surtout à ne pas confondre absence de mesure et absence de valeur.
La visibilité dépend enfin de l’accès : un titre compréhensible, une notice stable et un résumé dans la langue du public visé facilitent la rencontre avec un travail. Ce sont des gestes éditoriaux concrets. Leur succès se juge ensuite sur les usages observés, et non sur la seule promesse de « faire rayonner » la recherche.